Equilibre sagittal du
rachis et arthrodèse pour rachis lombaire
dégénératif.
Jean-Louis Tassin.
Département d’Orthopédie. Hôpital Belle-Isle, Metz.
Il y a vingt ans que Marnay a montré, dans les
spondylolisthésis à grand déplacement, que les perturbations de l’équilibre
sagittal du rachis sont un facteur déterminant du pronostic évolutif et que le
rétablissement de l’équilibre est
indispensable à la stabilisation chirurgicale définitive du rachis. L’analyse
de l’équilibre rachidien était relativement
imprécise car indirecte : elle reposait
sur la mesure du couple charnière,
dont la valeur permettait de reconnaitre
les défauts importants de version pelvienne associés aux déséquilibres
sagittaux.
Dans le cadre de la
chirurgie du rachis dégénératif, plusieurs études basées surtout sur la mesure
du décalage antéro-postérieur entre L1 et S1
ont confirmé que la présence d’un déséquilibre
sagittal important va de pair avec une augmentation de la fréquence des lésions
dégératives jonctionnelles et un moins bon résultat fonctionnel.
L’introduction par Duval-Beaupère
et ses collaborateurs d’un outil d’évaluation simple et fiable de l’équilibre
sagittal du rachis, sous forme d’une chaine de corrélations qui conduit de
l’incidence pelvienne à la cyphose thoracique, permet
maintenant de reconnaitre
des modifications plus subtiles du profil rachidien.
Bien que ces travaux aient été publiés il y a dix ans, nous
ne disposons encore actuellement que de
quelques publications exprimant l’importance de l’équilibre
sagittal pour l’avenir du rachis dégénératif opéré. Plusieurs faits permettent
de l’expliquer : la nécessité de visualiser les têtes fémorales qui est un
frein à l’analyse rétrospective puisque
beaucoup de dossiers de rachis dégénératif ne comportent pas de grands clichés
de profil ; le délai d’une décennie habituellement nécessaire
pour que s’expriment les lésions dégénératives adjacentes aux arthrodèses,
tandis que quelques mois peuvent suffir au démontage d’une longue arthrodèse
pour scoliose ; le caractére plurifactoriel
des lombalgies qui perturbe l’analyse des résultats fonctionnels ; la
nouveauté du concept, qui bouscule les habitudes.
Pourtant certains dossiers privilégiés et plusieurs études
françaises montrent que l’insuffisance de
lordose lombaire basse fixée par l’arthrodèse
entraîne des mécanismes compensateurs : rétroversion pelvienne,
augmentation de la lordose lombaire
sus-jacente à l’arthrodèse et extension vers le haut de sa limite supérieure,
permettant de conserver la verticalité du tronc. Le forçage des zones
jonctionnelles, placées en position extrême, associé aux modifications de la
balance des forces par changement de leurs bras de levier (gravité en avant et
muscles spinaux en arrière), permettent
d’expliquer bon nombre détériorations et de
glissements post-opératoires.
Au vu de ces informations, la discussion d’une arthrodèse
lombaire pour rachis dégénératif ne peut plus,
en 2003, être menée sur les seuls aspects
segmentaires, « locaux » de la
pathologie : la totalité du rachis et notamment son équilibre
sagittal doit maintenant être pris en compte.
Si l’arthrodèse lombaire
est la seule option thérapeutique du fait de la nature
des lésions segmentaires, le chirurgien doit
être conscient qu’elle ne pourra
« tenir » à long terme (et probablement ne donner un bon résultat
fonctionnel) qu’à condition que l’équilibre
sagittal soit rétabli ou du moins peu modifié. Il doit donc s’en donner les
moyens, en limitant autant que faire se peut
l’étendue de l’arthrodèse et en lordosant suffisamment la zone fusionnée. Les
techniques actuelles d’instrumentation postérieure
par vis pédiculaires, combinées ou non à des
cages intersomatiques répondent mal à cette exigence et il est probable que
seront développées dans les années à venir des techniques d’ostéotomie rachidienne
et des cages intersomatiques fortement lordosantes.
Dans les cas où l’équilibre
sagittal est fortement perturbé par des lésions locales essentiellement
discales, l’arthroplastie semble souvent répondre
mieux aux exigences de l’équilibre du rachis que
l’arthrodèse.
Les progrès essentiels effectués ces dernières
années dans la compréhension de l’équilibre
sagittal du rachis rendent indiscutablement
plus complexe le chapitre des arthrodèses
rachidiennes dans le rachis dégénératif. Ils permettent surtout d’espérer
progresser, et diminuer peu à peu la part
d’empirisme dans les indications et la stratégie opératoires.